Que reste-t-il des rapports de forces dans un monde qui assigne à la fixation identitaire, formelle et sémiotique, les mouvements et les multitudes qui en sont pourtant la manifestation la plus tangible ? Des reliquats, des fragments, des particules, des disparités, comme les plus puissantes résistances à cette domination d’un marché réifiant la vitalité telle que ce dernier voudrait qu’elle soit, à contre courant de la vie telle qu’elle se réalise.
    L’œuvre de Karim Ghelloussi est traversé, dans sa démarche, comme dans sa pratique et ses techniques, par cette énergie du solde de la mémoire passé au tamis du corps sensible, du reste, du réemplois, du déplacement au long cours, en plates-formes flottantes et non instituantes, faites d’assemblages, de constructions, de composés, toujours instables. Dès lors, il revendique une continuité dans les variations et les expérimentations de son travail en atelier, à l’opposé d’une dynamique de ruptures illusionnistes. Celle qui aura marqué l’esprit de la modernité, à travers l’autorité des monolithes identitaires et nationaux ; tout autant que celle de la post-modernité, dans sa vacuité à réitérer des spectres « avant-gardistes » comme une information déjà désuète à peine énoncée. Cette résolution à saisir un présent qui échappe de toute façon, et souvent dans une formule du ridicule, n’est que la fiction de ce qui devient dans l’éternel retour des choses et de ses différences, singularités, évènements, non prévisibles, même et surtout les plus imperceptibles. Volonté à laquelle Karim Ghelloussi répond par des gestes anarchiques, revendiquant l’imaginaire et la poésie comme interdépendance du politique tel qu’Aristote en construisait l’éthique du lien.
    La « lutte continue », celle du quotidien, dans son silence bruyant, sourde le brouhaha ambiant des sirènes, comme un brouillard de désobéissance, et se signale dès le départ dans son œuvre marqué par des références déjà fortement assimilées, digérées, critiques et réactualisées, aux années 1960 et 1970 d’un Raymond Hains, d’un Martin Barré ou d’un Noël Dolla, par exemple.
    Sensible aux techniques, plutôt qu’aux matériaux, sa série de sculptures qu’il réalise depuis 2014 et qu’il nomme « tableaux », emprunte à la marqueterie son essence même faite d’éléments disparates inclus. Il réintroduit de cette manière le portrait ou l’évènement sur un radeau médusé qui met à plat toute capitale au mot « histoire », et pourrait tout aussi bien servir de parquet pour y produire une danse incantatoire, spirite, entre fixation et mouvement, cette dernière pouvant être un saut sur place. Le radeau est sans doute le symbole ou la métaphore incessante de son œuvre. L’architecture, le mobilier, la décoration, pouvant y tracer les chemins qui en incluent la réalité du devenir de tout art, tel que l’énonce l’artiste étasunien Robert Morris, tout en subvertissant leurs codes. Ces « tableaux historiques » ne sont pas apologétiques, mais sont faits de disparités, de débris de sculptures passées qui redoublent leurs différences à l’infini, révélant tout en contrariant le simulacre de l’image résolue, efficace, médiatique. Sur l’apparence, Karim Ghelloussi applique la dureté d’une apparition matériologique qui tente de dérober les effets conjonctifs de cette dernière, et instaure des contours obligeant à une circulation du regard, à l’évitement du lissage et de la totalité identitaire et formelle se présentant comme vérité, pour dire que toute vérité est image et non le contraire. Ce geste de méduser et de métamorphoser la forme s’emploie alors à une poïétique du monde, à sa sculpture, entre imaginaire, rêve, indicible et politique.

À suivre…
Stéphane Léger